philippe chavaroche

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Les activités: nouvelles victimes de la rationalité managériale dans le secteur médico-social

Qu'est-ce-qui justifie les activités en établissement médico-social ? Il semble qu'aujourd'hui, la seule justification soit le fait qu'elles aient lieu, au jour et heure prévu. On ne peut qu'être d'accord avec cette exigence mais... à quel prix ?

 

Une activité se soutient d'abord d'une indication, c'est-à-dire le SENS sur lequel on va élaborer ce projet et avec lequel on va cheminer. Ce sens repose sur le principe de la rencontre entre un usager et un médiateur, qu'il soit thérapeutique ou éducatif. Ainsi proposer des séances de balnéothérapie à une personne souffrant de troubles des limites corporelles suppose que l'on ait au préalable bien identifié les troubles (la clinique), que l'on en ait fait une élaboration théorique et que l'on s'appuie sur des techniques et savoirs-faire déjà investis par l'équipe ou sur lesquels on va se former.

 

Mais la seule référence au médiateur, si elle est indispensable, ne se suffit pas à elle-même, il faut que cette activité soit portée dans une dimension relationnelle, et plus exactement transférentielle.

Tremper un usager dans de l'eau n'a jamais servi a rien si ce qui s'y passe n'est pas observé, parlé, pensé... par un autre, un professionnel. Or pour que cette relation se pose, se construise, se développe... dans une continuité, on ne peut à chaque séance changer l'intervenant ! Comment celui qui ne fait que passer une fois de temps en temps dans cette situation peut-il tisser dans le temps cette relation ?

 

Enfin, l'accompagnement d'une activité suppose d'en connaître un minimum les approches pratiques, en maîtriser un peu les sous-bassement théoriques et aussi d'y trouver sinon du plaisir mais au moins de l'intérêt. Là-aussi, comment lorsque de multiples intervenants se succèdent, garantir que chacun est dans cette disposition vis à vis de l'activité ?

 

Ces trois piliers de l'activité sont aujourd'hui bien attaqués... On ne sait plus trop élaborer une « indication », trop souvent l'activité est proposée dans une perspective « productiviste », il n'est pas bien qu'un usager n'ait pas d'activité... « L'activisme » n'est jamais loin ! Les équipes sont de plus en plus en difficulté pour s'appuyer sur de solides indications qui garantissent le sens de l'activité,

 

Donc pour qu'une activité ait lieu au jour et à l'heure dite, on multiplie les intervenants.

 

Pourquoi cette dérive ? Les théories du « management » sont arrivées massivement dans notre secteur et on peut voir dans cette pratique des activités une application très directe de ces principes.

Premièrement, le maître -mot du management étant « l'efficacité », il faut montrer que cet aspect de la prise en charge des usagers, les activités, est effectivement réalisé, seul gage de « qualité » (puisque c'est le terme qu'il faut employer!). On se rabat donc sur la seule donnée mesurable sensée dire cette pseudo-qualité : l'effectivité de sa tenue au jour et à l'heure dite. Pour tenir cette supposée exigence de qualité, on va donc sacrifier les deux autres termes de l'activité : la continuité relationnelle et l'investissement du professionnel dans le médiateur. Il faut que l'activité ait lieu, qu'importe la relation avec le professionnel, qu'importe la compétence du professionnel !

Derrière cette automatisation des activités, il faut y voir deux autres principes majeurs du « management » : la suppression dans le travail des effets trop instables que sont la relation, les émotions, les affects... et l'interchangeabilité des professionnels.

Pour le premier point, la multiplication des intervenants dans l'activité est sensé éliminer les mécanismes relationnels et transformer l'intervenant en « machine » qui n'a pas d'affects, qui seulement exécute sa tâche : être au jour et à l'heure présent pour réaliser l'activité qui lui a été programmée. (N'oublions pas que le management a été largement inspiré du « taylorisme » qui a transformé l'ouvrier en simple rouage, comme une pièce d'une machine!). La relation n'est pas une donnée intéressante, et même elle est jugée comme « parasite » puisqu'on ne sait plus l'analyser comme le moteur même de la rencontre. Cette négation permanente des effets de la relation est sensée aider les professionnels à se tenir « à bonne distance », mesure qui n'existe pas sinon dans le fantasme des managers !

Le second mécanisme à l’œuvre est l'interchangeabilité, le fait que chaque professionnel est à même d'effectuer n'importe quelle tâche. Ici ce qui est dénié, c'est l'investissement du professionnel dans l'utilisation d'un médiateur avec lequel il peut construire dans le temps des savoirs pratiques, théoriques et créatifs. Là aussi l'idée dune pièce de machine s'impose, il suffit de remplacer une pièce par une autre qui lui soit identique. 

 

On peut alors mettre en tableau l'effectivité des activités, mesurer en pourcentage leur tenue et en tirer des conclusions simplistes : « puisque les activités ont lieu, l'accompagnement sur ce point est efficace et de qualité »... un bon point pour l'évaluation interne ou externe !

 

La forme pour venir masquer l'absence criante de fond, de SENS !

 

 

On pourra lire sur ces question de management: "Le maniement des hommes, essai sur la rationalité managériale", Thibault Le Texier, Editions la Découverte, 2016 et "Le management désincarné, Enquête sur les nouveaux cadres du travail, Marie-Anne Dujarier, Editions La Découverte, 2015.



18/02/2016
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