philippe chavaroche

philippe chavaroche

"Parfois, il faudrait pouvoir poser son cerveau!"

« Parfois, il faudrait pouvoir poser son cerveau... ! »

 

Réflexion entendue de professionnels s'occupant d'enfants très gravement handicapés...

Cette boutade : « poser son cerveau » vient sans doute dire très exactement à quoi sont confrontés ces professionnels en en quoi, si c'était possible, le fait de ne plus penser pourrait, pensent-ils, les soulager.

En effet penser sur ce « réel » qu'est la situation de ces enfants très gravement malades et handicapés est de l'ordre de l'impossible si d'autres mécanismes ne viennent soutenir, quand même, dans ce monde insensé du handicap grave, quelques possibles bribes de pensée.

Cette pensée est à la fois le bien le plus précieux qu'ont ces professionnels pour « tenir » et « se tenir » auprès de ces enfants et c'est aussi le bien le plus fragile et le plus douloureux.

Cruel dilemme que d'avoir à penser sans relâche à ces enfants et être sans cesse renvoyé dans cet impensable de la situation dramatique de ces enfants, souffrance invivable qu'ils vivent et font vivre à leur entourage, familles et professionnels.

 

Il en est sans doute de même face à d'autres situations, celles de violence de certains usagers par exemple, où le recours à la pensée sur cette menace imminente de destruction est impossible. Reste alors l'exigence de « solution », la « recette », sorte de « prêt à penser » qui évitera justement d'utiliser son cerveau pour réfléchir à ce qui se passe et trouver sinon des « solutions » mais du moins des voies de travail possibles... ou bien on écartera le violent de l'humain, et donc de notre monde de pensées... phrase maintes fois entendue : « il n'est pas pour nous ! »

 

On ne dira jamais assez que le travail de soin et d'accompagnement des usagers handicapés et malades mentaux est d'abord un affaire de pensée, même si celle-ci est en effet souvent douloureuse car elle nous oblige à « psychiser » ce qui est pour nous hors du champ de notre psychisme familier, de « névrosé poids moyen occidental » comme dit Pierre Delion: le handicap grave, la maladie, la folie, la violence...

C'est bien pour cela qu'il y faut des outils et on ne peut que constater que ces outils sont aujourd'hui en déshérence dans bien des établissements, le « cerveau » des professionnels ne fait plus beaucoup l'objet d'attention d'où parfois leur envie de le poser. Ces outils sont tout d'abord des références théoriques, plurielles, non dogmatiques... non pour « plaquer de la théorie » (si c'est cela c'est totalement inutile et improductif) mais pour « bricoler » en équipe de la pensée, donner un sens possible au vécu face aux usagers, désintoxiquer les effets destructeurs des pathologies mentales, assurer une continuité de pensée face aux morcellement induits par ces troubles... et peut-être même prendre un certains plaisir à penser, à manipuler des objets théoriques collectivement sans que cela soit l'apanage (et le pouvoir) des seuls « psy ».

Il y faut aussi des espaces pour cela, des « réunions cliniques », où l'on fait de la clinique et pas seulement du « projet personnalisé » qui se résume trop souvent à la fixation d'objectifs que l'usager doit atteindre pour corriger ce qui bien sûr n'est pas satisfaisant : son autonomie, son comportement, sa socialisation... etc...

 

Le risque que les professionnels ne « posent leur cerveau » est grand si l'on ne les aide pas à en utiliser les potentialités créatrices de pensée... On parle alors de « burn out », manière facile de se dédouaner d'un soutien à la pensée qui ne se fait pas ou plus, manière facile de considérer qu'il est inéluctable de s'épuiser dans ce travail...

 



08/02/2015
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