philippe chavaroche

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rencontre avec Claire Mestre, psychiatre, anthropologue, à propos des soins aux personnes souffrant de psychotraumatismes liés à la torture, Périgueux, 24 Avril 2013

 

 

Compte-rendu de la soirée débat :

 

 

Cliniques, cultures et société :

comment comprendre les traumas de l'exil

 

avec Madame le Docteur Claire MESTRE,
Médecin psychiatre, anthropologue, fondatrice de l’association MANA, CHU de Bordeaux, Enseignante à Bordeaux II, Chercheur à l’INSERM Paris Descartes, Rédactrice en chef, avec Marie Rose MORO de la revue
L’autre.

 

Mercredi
24 Avril 2013 PERIGUEUX

 

 

Dans son introduction, Francis REMARK, médecin psychiatre à Périgueux,
présente une situation d'entretien psychothérapeutique avec un
jeune kurde arrêté et torturé par l'armée turque. La psychologue
qui décrit cette scène montre combien il est toujours sur les lieux
de la torture pendant la séance et combien elle est désorientée
par cette situation clinique inédite, combien elle se sent
impuissante à l'aider... La situation thérapeutique habituelle qui
sous-tend l'idée de quelqu'un qui parle et l'autre qui l'écoute est
sans doute trop proche de la torture («Parle, je t'écoute... »)
qu'elle réactualise. La thérapeute fait alors part des limites de
sa « neutralité bienveillante »... « je haïssais
le tortionnaire » dit-elle !

 

Puis F Remark aborde les questions que posent l'accueil et les soins aux
exilés souffrant de pathologies psychotraumatiques en France. Les
récentes études menées conjointement par le ministère de la santé
et de l'intérieur montrent que dans les personnes relevant du droit
de séjour sur le sol français pour raisons de santé, environ 22%
le sont pour des raisons psychiatriques mais ce chiffre est
certainement en dessous de la réalité. Parmi elles, beaucoup sont
des victimes de tortures.

 

Sur le plan nosographique, la reconnaissance des « névroses
traumatiques de guerre » remonte à la fin du XIXème siècle.
Mais c'est surtout aux USA avec la guerre du Viet-Nam que les
« stress disorders » (près de 33% des soldats en
auraient souffert) est identifié de manière spécifique et entre
dans les classifications psychiatriques. En France on parle d'un
« état post-traumatique ».

Si le diagnostic est maintenant relativement aisé, il ne résume pas
toutes les situations singulières, chaque cas vient interroger le
sens de ce que vit la personne.

F Remark propose 3 directions pour appréhender le sens de ce vécu :

    • le premier vécu traumatique est « l'effroi », l'irruption
      de la mort dans la vie, la négation de l'autre venant d'un humain.
      « l'inhumain dans l'humain » comme dit R Antelme.

    • le second tient à la rupture du lien d'appartenance à l'humain, la
      négation du lien identitaire à l'autre. Cela entraîne souvent
      une auto-exclusion du traumatisé de ce lien à l'autre, une sorte
      de « faux self » où la personne vit ses relations à
      l'autre « comme si »...

    • le troisième est le besoin vital de sécurité, d'empathie de la part
      de l'autre. Cette empathie est fondamentale, on ne peut rester
      neutre, il faut résolument comprendre ce qu'il a subi. Cela ne
      peut se faire que dans un climat absolu de sécurité entre le
      patient et le thérapeute, proche de la situation mère-bébé
      comme le souligne R Roussilon.

 

 

Pour C Mestre, si le diagnostic ne présente pas de problèmes, le soin à
ces personnes pose de nombreuses questions :

  • l'abord, s'il est individuel avec la personne, n'en relève pas moins d'une
    approche collective intégrant des aspects familiaux, sociaux,
    culturels, politiques...

  • ces pathologies mentales liées au traumatisme ont un histoire sociale
    et notamment elles concernent les « vaincus »...

  • si la reconnaissance du traumatisme est essentielle, reste la question
    du devenir de ce traumatisme dans le vécu de la personne...

  • faut-il « forcer » le récit du traumatisme ou en contraire
    l'éviter ?

  • Y-a-t-il une coïncidence entre la réalité « réelle » du
    traumatisme et la réalité psychique de ce même trauma pour la
    personne ? Il n'y a pas de réponses...

  • le soin à ces personnes ne peut se faire seul, il engage d'autres
    acteurs dont les administrations, les associations, les services
    sociaux...

 

Puis C Mestre présente son travail à Bordeaux notamment au travers de
l'association MANA qui œuvre dans plusieurs directions :

    • une consultation

    • la formation des interprètes médicaux et sociaux

    • la prévention notamment auprès des femmes enceintes et des jeunes
      mères victimes de traumatismes.

 

Pour la consultation, C Mestre précise qu'elle se fait en équipe et
s'étaye sur des références psychanalytiques et anthropologiques.
Ce qui est essentiel pour elle est « l'accueil » de la
personne, c'est une véritable posture clinique qui implique un lieu
particulier où il y a de l'empathie. Elle note aussi que ce travail
repose beaucoup sur les interprètes qu'il est nécessaire de former
à cette pratique spécifique.

C Mestre insiste sur le « silence » comme faisant partie
intégrante du travail thérapeutique, les patients ne parlent pas
aussi facilement de ce qu'ils ont vécu, certains ne le peuvent pas
tant la torture qu'ils ont subi a ancré chez eux l'idée que parler
est dangereux. Il faut donc dit-elle « habiter le silence ».
L'association MANA propose de recourir à des médiations artistiques
(peinture, dessin...) ou à des contes pour faciliter le récit, pour
parler de soi de manière décalée. Les approches corporelles sont
aussi privilégiées (danse, massages...) pour retrouver son corps
qui a été attaqué et nié dans la torture.

 

« Comment s'en occuper ? »... C Mestre dit qu'il faut tout d'abord
avoir du temps, le temps est un facteur déterminant pour lever peu à
peu les défenses, pour établir avec la personne une continuité
sécurisante.

C'est plus particulièrement le cas avec les personnes qui sont dans des
situations sociales désastreuses, qui vivent dans la rue... Il faut
avec elles être vigilant, ne pas engager un travail thérapeutique
qui serait trop déstabilisant sans s'assurer que les conditions de
vie minimales (logement, nourriture...) ne sont pas réunies. La
parole est précieuse mais très fragile avec ces personnes, il faut
donc être prudent avec cette parole.

 

C Mestre souligne la nécessité d'articuler en permanence la clinique
avec d'autres facteurs :

  • la clinique avec le contexte social dans lequel vit la personne

  • la clinique avec la culture de la personne

  • la clinique avec le contexte géo-politique duquel est issu le
    traumatisme (nécessité d'être bien informé sur ces réalités
    notamment sur des conflits peu médiatisés)

 

Certaine personnes accumulent sur des parcours de vie de multiples
traumatismes et elle insiste sur le fait qu'en plus du traumatisme
initial ayant déclenché la fuite, d'autres traumatismes liés aux
trajets migratoires viennent s'ajouter : conditions dangereuses
de voyage (noyades sur des bateaux de fortune), racket des passeurs,
violences, viols...

 

Le devenir des personnes atteintes de ces traumatismes reste très
aléatoire mais C Mestre insiste sur le fait que la psychothérapie
est efficace.

Mais cette efficacité reste liée à plusieurs facteurs, notamment la
durée du soin et le devenir de la situation administrative de la
personne. Si elle est déboutée de son droit d'asile, le sentiment
de ne pas être comprise, le vécu d'hostilité, l'insécurité, la
précarité, l'absence de repères culturels... risquent de relancer
la souffrance psychique et de nouvelles errances, notamment chez les
jeunes qui ne peuvent retrouver de ré-enracinement dans un groupe.

 

C Mestre aborde ensuite la question de la transmission du traumatisme :

  • chez le thérapeute qui risque l'épuisement émotionnel face aux
    contenus très violents qu'il entend, d'où l'absolue nécessité du
    travail en équipe.

  • au sein des familles... on mesure encore mal l'impact du trauma sur
    l'enfant, y-a-t-il des traumas transgénérationnels ou pas ?

 

Dans la discussion, F Remark insiste sur la nécessité d'un regard
complémentaire sur cette problématique : psychopathologique,
politique, philosophique... et demande donc une coordination des
CADA, hôpitaux, CHRS... Cette question est à l'articulation du
psychiatrique et du social.

IL faut, ajoute C Mestre, soutenir la possibilité de penser, la
continuité de la pensée face au traumatisme qui arrête la pensée.

 

Sur la question de la transmission du traumatisme de la mère au bébé,
elle pointe les interactions parfois violentes entre mère et enfant,
certains mouvements du bébé pouvant être ressentis comme hostiles
par la mère, les risques de mauvais traitements étant présents et
demandent une attention de la part des intervenants. A ce propos,
elle montre que l'observation fine de ces interactions met en
évidence dans le psychisme des accompagnants les émotions du bébé
et aident la mère à reprendre sa capacité à penser son bébé.
Face au viol, il est important que les intervenants fassent attention
à leurs propres ressentis et réactions.

 

Lors des contrôles demandés par l'administration aux psychiatres experts
se pose un dilemme : s'ils vont mieux, ils risquent alors de
perdre leur droit à rester en France pour se soigner et ne plus
avoir de papiers. Les certificats doivent alors, pour C Mestre,
spécifier éventuellement les améliorations mais soutenir la
nécessité de continuité du soin. C'est pour elle une exigence de
« bien faire son travail ! ». Il est vrai que cette
question du soin vient souvent en contradiction avec la gestion des
flux migratoires qui sont dépendants de choix idéologiques et
politiques.

 

Enfin, la question du récit est abordée dans ses deux dimensions :

  • l'une administrative qui est obligatoire pour obtenir de l'OFPRA une
    possibilité de rester en France en mettant en évidence que l'on
    est menacé dans son pays. L'interlocuteur est l'administration
    qu'il faut convaincre.

  • l'autre thérapeutique qui aide à la reconstruction du sujet mais qui
    laisse en suspens la question de la vérité.

 

Il faut donc distinguer le récit administratif et le récit
thérapeutique.

 

 

Compte-rendu
fait par Philippe Chavaroche.



28/04/2013
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