philippe chavaroche

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Changer le mot pour changer la relation

Changer le mot pour changer la relation

 

 

Un usager, dans un Foyer d'Accueil Médicalisé « casse » assez systématiquement les appareils électroniques, TV, chaîne HIFI, ordinateur... Les éducateurs qui me ramènent cette situation sont impuissants, on a bien essayé de la raisonner... mais il continue, son tuteur commence à renâcler à payer les réparations ou l'achat de nouveaux appareils... bref c'est l'impasse !

Je me souviens alors de Jacques qui lui aussi cassait pas mal d'appareil... notamment à l'époque les « radio-cassettes ». En fait il ne les cassait pas, il trouvait qu'ils avaient toujours un petit quelque chose qui marchait pas bien et, bien sûr, il essayait de le réparer... mais ses connaissances en électronique assez rudimentaires conduisaient inéluctablement à une aggravation de la situation et, de transistors en condensateurs... l'appareil se retrouvait en pièces et de ce fait, fonctionnait nettement moins bien et même plus du tout !

Là aussi nous avions bien essayé de la raisonner... mais peine perdue... Cette répétition faisait symptôme de sa propre histoire, il était né avec une épilepsie sévère, donc quelque chose qui ne marchait pas très bien dans ses circuits... il avait été opéré du cerveau par lobotomie et cette technique, pas très précise à l'époque, avait quand même occasionné quelques dégâts collatéraux...

Quelque chose ne marchait pas bien dans son cerveau, on avait essayé de le réparer et la réparation avait « foiré »... comme ses multiples tentatives de réparer son poste défaillant qui échouaient elles-aussi !

Nous avions à cette période un veilleur de nuit spécialiste en électronique qui passait une partie de ses nuits à retaper les postes de Jacques, véritable « docteur des choses »* qui au chevet de l'appareil dont il tentait adroitement de remettre en ordre les circuits, réparait un peu chaque soir où il était là Jacques dont les circuits neuronaux connaissaient quelques faiblesses, ses crises d'épilepsie se poursuivaient à une cadence régulière et le laissaient chaque fois un peu plus épuisé physiquement et moralement.

Mais tous les établissements n'ont pas la chance d'avoir un veilleur de nuit spécialiste en électronique et, si c'était le cas, pourrait-il encore se livrer à ces activités certainement pas répertoriées dans les nomenclatures de « bonnes pratiques » !

Dans cet établissement, après avoir évoqué ce que me rappelait cette situation, l'idée que ce résident ne « casse » pas, mais fait des « expériences » pour tenter, par appareil interposé, de comprendre ce qui lui arrive (il souffre d'un handicap physique évolutif) vient peu à peu aider à poser sur ce comportement un autre regard, plus positif et moins stigmatisant, plus constructif et moins destructeur...

L'éducateur lors d'une séance ultérieure dira combien changer de mot pour désigner l'acte, ne plus lui dire « tu as cassé ton poste » mais « tu as sans doute fait une expérience qui n'a pas très bien marché... allez... on va voir comment on peut réparer ça... » a complètement déplacé son approche de ce résident, a fait tomber l'agressivité qu'il pouvait ressentir face à lui, a relativisé son sentiment d'échec à modifier son comportement... bref, comme dirait Tosquelles, a modifié son contre-transfert. Ce résident continue certainement à casser quelques appareils, c'est bien sûr problématique pour les réparations souvent impossibles au vu des dégâts, ça lui coûte cher... mais quelque chose a changé autour de ce symptôme, cette modification du contre-transfert pourra-t-elle peu à peu lui permettre de changer lui-aussi, de ne plus répéter inlassablement et stérilement un comportement qui restait incompris de lui et de ses éducateurs ?

Dans un autre établissement, un mot vient lui-aussi questionner le caractère systématique de son emploi par les éducateurs: « non ». Un résident, extrêmement angoissé par le temps qui s'écoule vient de manière répétitive et insistante poser des questions sur un avenir qu'il sent très dramatique, va-t-il mourir bientôt, y-aura-t-il de la neige sur les routes (qui empêcherait son départ en séjour dans sa famille), et mille autres questions qui laissent les éducateurs sans voix et sans d'autres ressources que de tenter de le rassurer en répondant « non » (sous-entendu tu ne vas pas mourir, il ne va pas neiger). Mais ce résident mesure bien le caractère factice de ces réponses, il vit lui dans le réel de l'imminence de la catastrophe et cela ne le rassure pas du tout... et d'abord qu'en savent-ils ces éducateurs si je ne vais pas mourir, s'il ne va pas neiger (à part peut-être en plein été!)...

Chaque fois que ce mot « non » est prononcé à son encontre, même pour des situations de la vie quotidienne qui nécessitent une réponse négative, il se met dans des colères (en fait des crises d'angoisse) qui risquent de dégénérer, une dernière crise a conduit à une hospitalisation d'office en urgence en service fermé.

La question est alors : comment ne jamais dire « non » à ce résident ? Il ne s'agit pas bien sûr de tout lui passer, de ne jamais lui opposer de refus, de ne pas répondre à ses angoisses... mais seulement éviter l'emploi de ce mot : « non » qui fait chez lui office de détonateur, qui le précipite dans le vide. Ce mot est tellement habituel qu'il faut aux éducateurs une sacrée attention pour, avec lui, tourner ses réponses différemment, « bricoler » avec le langage... penser et « panser » (au sens d'un pansement) avec d'autres mots.

Tiens, à propos de mot habituel... combien de fois dans une journée dit-on « attend » aux résidents ?

Qu'en est-il de leur capacité à justement « attendre », cette opération consistant à se représenter une chose qui n'est pas encore là, donc absente, et dont le délai d'arrivée reste pour le moins incertain ?

Mais bien sûr on pense que tous les usagers sont capables d'une telle abstraction qui s'appelle je crois : la « fonction symbolique ». Et on s'étonne que ce mot « attend » provoque parfois de vives réactions que l'on nomme dans le jargon éducatif « intolérance à la frustration » déviance qu'il va falloir bien sûr éduquer !

*C'est ainsi qu'un résident nommait l'ouvrier d'entretien dans un établissement. Faut-il rappeler l'utilité thérapeutique de ces professionnels (il faudrait y rajouter les lingères) qui va bien au delà du seul caractère technique de leur intervention !



27/12/2014
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