philippe chavaroche

philippe chavaroche

clinique et management

Il est aujourd'hui fréquent d'opposer ou de tenter de mettre en lien dans les établissements la clinique et le management. Une directrice dans une journée d'étude disait que la clinique c'était « protéger, éduquer, soigner » pour les enfants qui lui étaient confiés et que le management devait « organiser la clinique ».

Il me semble qu'il y a là un profond malentendu. D'abord cela ne se joue pas à deux, la clinique et/ou le management, mais à trois : MISSION/CLINIQUE/MANAGEMENT.

Quand la directrice évoque ce qu'elle nomme la clinique, il s'agit en fait de la mission qui est décidée par la puissance publique, qui traduit la commande sociale et qui s'inscrit dans des lois, par exemple la loi 2002-2 qui oriente aujourd'hui le secteur médico-social. En fait la société vise à une mise en ordre d'une problématique, celle du handicap en l’occurrence, et dit ce qu'il convient de faire pour que l'ordre, dans ses différents sens, social, moral, civique, juridique... soit respecté. Les établissements d'accueil et de soins ne peuvent s'autoriser d'eux-mêmes, leur action s'inscrit dans le cadre de cette mission pour laquelle ils reçoivent un agrément.

Le management vise à installer un ordre dans le fonctionnement de l'établissement par une organisation qui permette que la mission soit remplie dans de bonnes conditions. Il ne faut pas oublier que « management » vient de « ménager », les premiers principes portaient sur la manière dont la ménagère devait mettre en ordre son intérieur, ranger ses placards de façon rationnelle, organiser ses achats, faire le ménage avec efficacité, préparer la cuisine avec méthode...

Nous avons deux pôles qui cherchent tous les deux à établir un ordre, l'un social et l'autre interne.

Quand à la clinique, dont l'étymologie signifie « au lit du patient », elle est toujours inorganisée, imprévisible, souvent chaotique, corrosive, anxiogène... elle vient bouleverser l'ordre établi tant dans l'organisation intime de la personne que dans son environnement.

 

Le problème rencontré aujourd'hui vient certainement d'une tentation à appliquer à la clinique une mise en ordre, voire « aux ordres » comme le fait la mission dans le cadre social et politique et comme le fait le management dans le cadre du fonctionnement de l'établissement. On constate d'ailleurs une forte collusion entre ces deux ordres, la mission dit au management ce qu'il doit faire, c'est normal, mais aussi surtout COMMENT il doit le faire notamment par la multiplication des « référentiels de bonne pratiques » et autres directives. Ces deux ordres, externe et interne, sont aujourd'hui « collés » l'un à l'autre sans différence de nature, dans une relation quasi incestuelle. Le management réplique sans aucune distance, et une intégration qui lui soit propre, les principes de la mission. Il n'est qu'à voir la panique des directions, lors des inspections des autorités de tutelles, risquant d'être prise en défaut de ne pas faire « comme il faut », c'est-à-dire appliquer « à la lettre » les principes édictés par la mission. Il n'y a plus de « jeu » possible, au sens à la fois mécanique du terme et au sens « winnicotien », entre ces deux instances, le management n'est plus autonome pour élaborer dans une organisation qui lui sera propre, comment il entend répondre de manière singulière et argumentée à la mission qui est confiée à l'établissement, et bien sûr d'en rendre compte.

Et la clinique dans tout ça ? Elle résiste à ces deux mises en ordre, légale et managériale, qui n'en sont plus qu'une, malgré les tentatives toujours renouvelée de « mise au pas » au grand dam des professionnels qui la côtoient quotidiennement. Dans ses formes « volcaniques », elle est vécue par le management comme un obstacle à l'ordre attendu et le plus fréquent et de retourner vers ces professionnels la cause de ce « dérangement », ils ne savent pas s'y prendre, ils ne sont pas « à la bonne distance », ils ne savent pas observer pour prévenir les troubles, ils sont usés, ils « résistent au changement », ils ne s'entendent pas dans les équipes... toujours de leur faute... Un questionnement n'est plus possible sur la nature même de cette clinique particulière qu'engendre la souffrance psychique, cela fait sans doute « désordre » pour les deux ordres qui président: mission et management !

Le management n'a pas à « organiser la clinique » comme le disait cette directrice, et le pourrait-on, mais à organiser un dispositif institutionnel suffisamment solide pour « accueillir » cette clinique et tenter d'y répondre par une élaboration collective du sens qu'elle véhicule et essayer d'y apporter des réponses toujours imparfaites. C'est là aussi qu'il existe une illusion, il serait possible, c'est ce que croient les porteurs de la mission, de répondre parfaitement et totalement à celle-ci. Non, et ça ne délégitime pas pour autant cette mission qui apparaît alors comme un cadre général qui fait obligation mais à l'intérieur duquel chaque acteur peut trouver et inventer sa manière singulière de la remplir, tout en en référant bien sûr de manière argumentée aux autorités de tutelle.

 

Il pourrait alors y avoir du « jeu » entre ces trois instances, aucune ne se situant en position de maîtrise, chacune en lien avec les deux autres, la troisième exerçant toujours une fonction tiers vis à vis des deux autres... une structure triangulaire, ça rappelle quelque chose, non ?



12/07/2018
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